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Franck Bedrossian

Franck Bedrossian

Flappity-flop, slop-slop, crunch-slap, crunchslap-crunchslap (1) ...

Franck Bedrossian (1971) est depuis un peu plus d’un an à Rome en pension à la Villa Médicis où nous accueille dans l’escalier un nouvel émule de Zinedine Zidane : Louis XIV retenant la Terre au bout de son pied avant un tir au but définitif. Franck Bedrossian demeure au fond du parc loin du « Sarcelles » où loge la majorité de ses compagnons de fortune. Il divise son temps entre la composition, les échecs et la vie de famille. A la Villa, deux anciens mentors dominent la vie des pensionnaires : Colbert et Louvois. Pour le premier, la grandeur de la France est un sacerdoce à défendre, pour le second, le bien-être des pensionnaires à Rome semble plus essentiel. Bien évidemment aucun des directeurs ne vous dira s’il est plus colbertiste que libéral. Rome est toujours une ville trop grande à porter ! Les mânes d’un Debussy ou d’un Berlioz mais plus encore la présence d’un maître trop tôt disparu, Gérard Grisey, reste intimidante pour le mortel. De même, on ne peut pas faire l’impasse des maestri de la Rome baroque tels Le Caravage, Le Bernin voire Borromini. Franck Bedrossian a trouvé un moyen de se faufiler entre les ombres portées en allant se perdre dans des sous-sols sans nom de la banlieue romaine pour affronter aux échecs des anonymes. Il y a dans ce geste du Pasolini, tout compositeur, tout artiste est sensible à la rencontre avec l’inconnu - l’auditeur, le lecteur ou le spectateur - ce masque informe qui va donner sens à l’oeuvre. Il est dangereux mais il est possible de métamorphoser le serpent de feu en serpent d’airain. Si le jeu d’échec se passe dans un silence à la limite du mutisme, la musique de Franck Bedrossian est excessive, saturée de sons. Elle est un bloc d’énergie qui ne laisse pas de répit à l’auditeur, elle veut le sidérer. Les échecs et la musique sont traversés par une même intensité.
Treize œuvres en huit années à son catalogue, c’est un perfectionniste ! Il aime les remettre en chantier. Ainsi l’entracte médicéen lui offre la chance de réviser des pièces antérieures comme Charleston (2005-2007) ou de compléter une oeuvre comme son premier quatuor Tracés d’ombres (2005 – 2007). Il y a du coureur de fond dans sa manière de travailler, parfois allant à la rumination, quelque chose de l’animal obstiné, du refus de faire propre ! En cela est décisive sa découverte de l’œuvre de Samuel Beckett et tout particulièrement l’interprétation de l’actrice anglaise Billie Whitelaw dans Pas moi, où l’appareil phonatoire est le propos du dispositif théâtral. Celle-ci engendra le premier opus de son catalogue L’usage de la parole. L’Angleterre fut une terre d’élection pour la contestation des vielles élites ; bien évidemment la musique pop, le rock mais aussi sa littérature, son cinéma entrèrent en mouvement. Ainsi une œuvre comme The Loneliness of the Long-Distance Runner d’Allan Sillitoe est un manifeste d’un jeune homme en colère ! Il faisait partie des Angry Young Men qui bousculèrent l’Establishment britannique avant d’être submergé par la vague pop. Des oeuvres comme La Solitude du coureur de fond pour saxophone, Transmission pour basson et électronique donnent à entendre de véritables monologues siphonnés. Saturation et distorsion du son seront sa manière de fusionner l’héritage spectral avec la musique concrète instrumentale d’Helmut Lachenmann. Quête d’un tiers-son qui synthétiserait ce croisement du timbre propre à la musique contemporaine avec la tension corporelle du geste musical du rocker. Extraire le son plutôt que l’amener sur un plateau tout fait bordé de ses petits oignons. Ici, l’énergie doit l’emporter sur la plastique. En cela la Sonate de Franz Liszt plus que les Etudes de Niccolo Paganini aura ouvert un nouvel horizon à l’interprète.
Peut-être pour conclure ce trop bref portrait de Franck Bedrossian, une citation de d’Allan Sillitoe pourrait donner une clef de lecture de son projet en quête d’un nouvel Arcadie : « Tout est mort, mais c’est bien, parce que c’est la mort avant la naissance et non la mort après la vie. » Il y a de l’inconvénient à être né, il faut faire œuvre de nécessité !

Omer Corlaix

1. Trotte-trotte-trotte, paf-paf-paf, clac-clac-clac font mes pieds sur la terre dure. Extrait de La solitude du coureur de fond., Alan Sollitoe, Points-Seuil, 1963, 1999. (Trad. Henri Delgove)

Franck Bedrossian

Compositeur français né à Paris le 3 février 1971.

Après des études d’écriture, d’orchestration et d’analyse au Conservatoire National de Région de Paris, il étudie la composition auprès d’Allain Gaussin et entre au Conservatoire Supérieur de Musique et de Danse de Paris (classe de Gérard Grisey, puis de Marco Stroppa) où il obtient un premier prix d’Analyse et le Diplôme de Formation Supérieure de Composition à l’unanimité. En 2002/2003, il suit le Cursus de composition et d’Informatique musicale de l’IRCAM et reçoit l’enseignement de Philippe Leroux. Parallèlement, il complète sa formation auprès de Helmut Lachenmann (Centre Acanthes 1999, Internationale Ensemble Modern Akademie 2004).

Ses œuvres ont été jouées en France et à l’étranger par des ensembles tels que 2e2m, l’Itinéraire, Ictus, Court-Circuit, Cairn, l’Ensemble Modern, Alternance, l’Ensemble Intercontemporain, l’Orchestre National de Lyon, le quatuor Danel, le quatuor Diotima, dans le cadre des festivals Agora, Résonances, Manca, RTÉ Living Music Festival, l’Itinéraire de nuit, Ars Musica, Nuova Consonanza, le Printemps de Arts de Monte-Carlo.

En 2001, il a reçu une bourse de la Fondation Meyer, de la Fondation Bleustein-Blanchet pour la Vocation et en 2004, le prix Hervé Dugardin de la Sacem. L’Institut de France (Académie des Beaux-Arts) lui a décerné le Prix Pierre Cardin de Composition Musicale en 2005. Il a également reçu le prix des jeunes compositeurs de la Sacem en 2007. Franck Bedrossian est pensionnaire à la Villa Médicis pour une durée de deux ans à partir d’avril 2006. Ses œuvres sont publiées par les Éditions Billaudot.