Éditorial
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Dans un fauteuil d'orchestre

Dans un fauteuil d'orchestre

« Avant, j’écoutais beaucoup de musique en voiture le matin. C’était un moment très doux. » Christine Albanel, notre nouvelle Ministre de la Culture, dans un portrait réalisé par le journal Libération du 11 juillet 2007, liait comme allant de soi musique et douceur. Puis elle précisait ses goûts : Vivaldi, Mozart, Tom Waitts et Carla Bruni. Saisis par un sentiment Sturm und Drang, nous nous sentîmes assaillis de questions. Les Demoiselles d’Avignon ou Guernica ne sont pas à proprement parler des chefs-d’œuvre de douceur. Que dire du Sacre du printemps lorsque l’on a encore dans l’oreille L’Oiseau de Feu ! Voilà des œuvres, qui troublent et qui émeuvent ! L’art aurait-il vocation exclusivement au beau, à la douceur ? Beau sujet pour le Bac 2008 ! Et que dire d’une civilisation ayant couru les terres et les mers en quête de nouvelles épices pour relever ses mets !

Une récente enquête réalisée en mars dernier par le mensuel Beaux Arts Magazine s’est affronté à l’opinion commune concernant l’art contemporain en proposant à un collectif sondé par BVA de classer en deux catégories - « j’aime » et « j’aime pas » - un panel de vingt et une oeuvres contemporaines allant de Pierre Soulages (1919), une des grandes figures de l’abstraction, au plasticien conceptuel Fabrice Hyber (1961). Les marguerites délavées de Fabrice Hyber emportent très largement les suffrages (69 %) alors que le monochrome noir bitumé de Pierre Soulages fait l’unanimité contre lui (82 %), œuvre qualifiée de « n’importe quoi ». La seconde œuvre rejetée par un large public est paradoxalement un tableau figuratif du peintre anglais Lucian Freud admiré et défendu par un des grands curateurs d’exposition pourfendeur du « n’importe quoi » de l’art conceptuel, Jean Clair. Le tableau représente un Homme nu couché sur un lit, le qualificatif associé à l’oeuvre est celui de laideur. Le Blanc sur blanc Yasmina Reza (1) de l’américain Robert Ryman complète le camp des perdants. Bien évidemment, il y a des gagnants : Sophie Calle, Daniel Buren ou Jeff Koons... On l’entend bien, on le voit bien, la création est source de passion et de malentendu car elle perturbe nos sens. On imagine notre auditeur au volant de sa voiture écoutant It (2) du jeune compositeur Franck Bedrossian (1971), tête d’affiche de la nouvelle saison. Soit il aura tendance à mettre sa voiture en conformité avec l’œuvre - gare à l’excès de vitesse ! -, soit il l’écoutera au risque de s’oublier... L’heure étant à la prudence, il nous semble bien plus raisonnable d’inviter notre lecteur à découvrir la nouvelle saison de l’Ensemble 2e2m dans un fauteuil d’orchestre. C’est plus sûr et plus risqué à la fois mais l’aventure sera au rendez-vous !

Pierre Roullier

1. Auteure d’Art (1994)
2. Œuvre créée par l’Ensemble 2e2m (14 mars 2005)